Petit passage en soft dictature pour les congés de nouvel an. Agréablement surpris de découvrir un pays en transition, possible trait d’union des civilisations méditerranéo-arabo-européennes. Avec plus de 3000 ans d’histoire qui incarnent ce trait d’union, ce rôle va assez bien à la Tunisie du 21ème siècle. De Carthage la punique à Carthage la romaine, de la Christianisation à l’Arabisation et islamisation de la Tunisie, du Protectorat français à la lutte nationaliste jusqu’à la Tunisie indépendante et la soft dictature… Une économie dynamique, une société civile tolérante, une classe moyenne importante qui croie à l’ascenseur social, un taux d’éducation élevé, une natalité maîtrisée, … la Tunisie finirait presque par être un modèle.
Sauf que la société civile étouffe du parti unique et de Ben Ali à perpète, presque 20 ans que cela dure... Une élite, une classe moyenne, et tout le reste du peuple, ne peuvent faire civilisation en ne pensant qu’à faire du fric (la seule liberté autorisée). Il leur faut d’avantage que la croissance du PIB comme ligne d’horizon, avec les louanges omniprésidentielles comme points cardinaux.
Ça fait bizarre de voir le portrait omniprésidentiel tunisien absolument partout, dans chaque bureau de l’administration, dans chaque entreprise, dans les restaurants, chez le barbier, au coin de la rue… Ma fuite de l’omniprésidence française n’aura pas été vaine, j’aurai rencontré son déploiement au paroxysme, forme exacerbée jusqu’à la caricature. Sarkozy n’a rien inventé avec son omniprésence médiatique, on va finir par croire qu’il copie Ben Ali, en plus soft et moins grossier par les méthodes…
Retour à la découverte de la Tunisie. Pas seulement pour la liberté d’expression (quasi inexistante), mais aussi pour la liberté d’information. Ce ne sont pas seulement les quotidiens nationaux à la botte du pouvoir, c’est aussi internet qui est contrôlé. Impossible de lire bakchich - le fameux très bon journal satirique du net - depuis la Tunisie, sauf à être un hacker émérite. C’est depuis ma chambre d’hôtel que j’ai touché cette limite. Sans liberté d’information, comment trouver le vrai ? Sans liberté d’accéder au vrai, comment être ? Question essentielle qui participe à étouffer l’élite et la classe moyenne… Le mur n’est pas tombé partout en 1989. A l’heure de l’Union Méditerranéenne, il faut s’en souvenir.
Détour par Paris : « panem et circenses », du pain et des jeux. Le pain coûte un peu plus cher ? Qu’importe, augmenter la dose de jeux : realTV, sport, pipolisation politique, pipolisation de la société toute entière pour endormir la masse. Un seul objectif, éloigner le sens critique et la capacité de synthèse des mains du peuple.
Social démocratie à la dérive, soft dictature, le contrôle de la population passe par la liberté d’information et d’expression, panem et circenses… Si dans un état moderne comme la France, il ne s’agit plus de museler et d’embastiller journalistes et blogueurs transgressifs. Il suffira de déverser des tombereaux d’informations non essentielles, de transformer l’appareil médiatique en caisse de résonance à communicants, d’imprimer le rythme et son agenda pour que les médias ne puissent plus vérifier, relativiser, approfondir, prendre du recul et relier les informations… Le Monde y survivra-t-il ? Que va imposer comme respect des droits de l’homme, l’omniprésident Sarkozy à l’omniprésident Ben Ali, pour avancer dans son fumeux projet d’Union Méditerranéenne ? La liberté de la presse sera-t-elle au menu des discussions ? L’information, est une clé de voute d’un système politique. Amoindrir la liberté de la recevoir et de la transmettre, d’accéder au vrai, c’est influer sur notre liberté de pensée.